RENCONTRE AVEC EMMANUEL NDIONE

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Je dédie ces lignes à la mémoire d’André Costabel qui vient de nous quitter ce 4 décembre à l’âge de 92 ans. Ce grand dirigeant du Crédit agricole s’est aussi consacré (entre autres) au développement en Afrique, et j’ai eu la chance de travailler avec lui auprès des associations de quartier de Dakar. C’est à lui que je dois ma première rencontre avec Emmanuel Ndione qui était déjà son ami et qui est devenu le mien. Emmanuel, secrétaire exécutif de l’ONG ENDA GRAF SAHEL, auteur du livre « Le don et le recours », nous parle de son action et de ses convictions…

J.P. En quoi consiste ton action aujourd’hui ?

E.N. Je travaille non seulement à Dakar, mais aussi dans les autres régions du Sénégal. Mon action s’est inscrite au début dans ce que l’on appelait la macro-problématique de nos sociétés actuelles, donc leur rapport à l’environnement. L’Occident nous avait prêté son modèle qui s’appelait « développement », et nous l’avons essayé. Nous nous sommes rendu compte qu’il ne s’adaptait pas aux problématiques locales. Alors, nous nous sommes intéressés non pas à un modèle, mais aux initiatives locales en nous laissant porter. Ces initiatives se développent dans tous les domaines, de l’agriculture à l’éducation. Nous les accompagnons avec une perspective, l’idée d’un bien commun, l’idée d’une nation, car éduquer, c’est accompagner les jeunes à devenir des acteurs sociaux dans un groupe, comme la société sénégalaise.

L’offre dominante dans laquelle l’Etat se reconnaît est de plus en plus minoritaire. Les jeunes préfèrent aller vers d’autres offres, comme l’école coranique, ou les ateliers artisanaux de formation professionnelle (gérés par des artisans organisés en associations), quand ce n’est pas la rue ou l’Europe. Ces offres, nous les avons formalisées, en montrant qu’elles avaient l’avantage d’exister, qu’il fallait les crédibiliser, comme du reste l’éducation publique. Car, même si avec l’action de la Banque mondiale les jeunes entrent à l’école, ils n’y restent pas longtemps : il en reste 50% au niveau certificat, et 17% à celui du brevet. L’école est devenue une usine élitiste qui produit des chômeurs.

J.P. Es-tu attiré par la politique ?

E.N. Je fais du politique, pas de la politique. Pour qu’un groupe se consolide, il doit créer lui-même les règles de son fonctionnement. Les gens doivent y être associés. C’est ce que nous faisons. Nous partons d’une filière, par exemple celle de l’arachide, et regardons quels sont les intervenants dans toute la chaîne, et ce qu’ils font. À partir de ces analyses, nous théorisons, puis nous déployons. À Saint-Louis par exemple, nous organisons une formation professionnelle associant tous les acteurs y compris les organismes de formation d’Etat. Nous formons les jeunes à partir de niches d’emploi identifiées. Nous travaillons aussi avec les écoles coraniques, car un enfant qui ne connaît que le Coran n’apporte pas tout ce qu’il peut. Il faut qu’il apprenne autre chose, les mathématiques par exemple. Nous travaillons à ce que l’on appelle la modernisation des écoles coraniques, qui sont plus de seize mille.

J.P. Et ton action sur le quartier Grand Yoff à Dakar ?

E.N. A Grand Yoff, ce qui limite l’action gouvernementale et communale, c’est la mauvaise connaissance du quartier. Quand on ne connaît pas la commune, on pilote à vue. Nous avons construit une cartographie de Grand Yoff et établi un conseil de quartier qui est devenu l’acteur territorial porteur du projet. Sur Grand Yoff « élargi » il y a 70 établissements scolaires publics, et 180 privés, certains comptant 500 élèves sur 200 m2. Dans le quartier, 80% des gens n’ont pas de papiers et sont en logement précaire. Nous recensons et analysons tout ça, traitons les informations, les « problématisons » et organisons l’action.

On a besoin d’intervenants qui accompagnent le changement, de véritables « Compagnons du changement » qui maîtrisent l’analyse, les enquêtes, l’animation des concertations. Les jeunes qui animent en milieu rural n’ont pas ces compétences. Notre approche est la « Recherche-Action-Formation ». Le projet est l’aboutissement d’un itinéraire qui se fait à travers l’expérimentation. Nous accompagnons les acteurs de terrain dans cette démarche de recherche. Une idée s’enrichit ou périt dans la concertation lorsque que nous découvrons en avançant des choses qui la remettent en cause…

J.P. De quoi es-tu le plus fier ?

E.N. Des caisses d’épargne et de crédit, des radios communautaires, de la création de PME & PMI qui transforment les produits… Je suis fier de réalisations particulières, comme le plan d’aménagement de Thiès où la construction sans concertation entraînait la dégradation de l’environnement, ou encore la gestion des ressources naturelles par les femmes qui transforment les coquillages dans les îles du Saloum. Nous avons contribué à leur prise de conscience pour préserver les individus de petite taille et organiser des jachères. Il faut reconstruire le contrôle social communautaire quand l’autorité seule est inefficace…

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