CROWDFUNDING : L'HEURE DU TRI ?

financement partic couvJe viens de lire « Le financement participatif, un nouvel outil pour les entreprises ». Cet ouvrage, édité chez Eyrolles et rédigé par Arnaud Poissonnier (fondateur de Babyloan) et Beryl Bès (fondatrice de MyAnnona), apporte de nombreuses informations et des conseils pratiques pour procéder à une levée de fonds. C’est bien fait et indiscutablement utile tant pénétrer l’univers du crowdfunding (qui tient un peu de la forêt vierge) rend absolument indispensable d’en maîtriser les grands principes et de disposer de solides repères. À ce titre déjà, ce livre était nécessaire et on ne peut qu’en conseiller la lecture aux candidats à la création.

Mais une autre dimension est plus intéressante encore. C’est le regard porté sur le crowdfunding tel qu’il peut s’observer dans le monde et en France. L’ouvrage en raconte l’histoire, en décrit les grands types de mécanismes, relève les points forts et les faiblesses des plateformes, analyse les motivations de leurs créateurs. Surtout, il souligne les déviances et les risques, proposant au lecteur des critères d’analyse et des typologies claires. Il s’agit pour les auteurs non seulement de séparer le bon grain de l’ivraie mais sans doute aussi de prévenir les déceptions à venir et leurs effets collatéraux. Ils s’acquittent avec talent de cette tâche, même si on peut leur reprocher de ne jamais égratigner aucun « confrère » (les « déviants » sont à l’étranger…). Comment pourraient-ils échapper à la contradiction qui veut que le statut de plateforme participative (ou crowdfunding) s’applique à des acteurs très différents mais qui parlent d’une même voix ? Tant que le public et le temps n’auront pas fait leur tri, on risque de vivre avec cet amalgame qui pourrait bien se révéler un jour désastreux pour tous, y compris pour les plus vertueux.

Quelques idées tirées du livre :

Des chiffres en forte progression. Il existe dans le monde près de 2000 sites de finance participative (un nouveau chaque jour) qui ont totalisé en 2015 plus de 35 milliards de collecte, en croissance exponentielle (+ 125% sur un an). Il y aurait en France plus de 150 plateformes de financement participatif, et 1,5 millions de personnes auraient soutenu un projet par une d’entre elles depuis 2008.

Le crowdunding ne date pas d’aujourd’hui. L’édification de monuments ou le financement de grands banquets dans les cités grecques ou romaines faisaient déjà l’objet d’appels au financement par le peuple, et le procédé a été largement utilisé depuis pour financer l’érection de statues, la construction d’ouvrages d’art (canal de Suez, statue de la liberté…), les guerres ou les emprunts. Ce qui change, c’est la formidable capacité d’amplifier et d’accélérer le « faire savoir » qu’offre le numérique…

La finalité des sites évolue. Les premiers sites à succès (Zopa en GB, puis Kiva aux USA) étaient tournés vers des personnes exclues des financements habituels, et leur permettaient l’accès à du crédit pour la consommation ou de micro-projets économiques. Le Crowdfunding a intéressé plus tard tous les secteurs économiques pour devenir un moyen de financement des entreprises. Avec ce pas, qui n’a pas été facile à franchir (ne plus parler en centaines d’euros, mais en dizaines ou centaines de milliers, et ne plus faire appel à l’affectif mais à une approche professionnelle), les sites ont changé de finalité et leurs créateurs de motivation. L’idéal d’économie collaborative et de partage s’est éloigné.

Certaines plateformes sont très sélectives. C’est une question de crédibilité, mais aussi d’image, les deux faisant le succès auprès des investisseurs. Peu de sites mettent en avant auprès du public ce travail de sélection qui conduit certains à ne retenir que 10 ou 15% des projets présentés. Par rapport aux banques qui refusent moins de 10% des demandes, on voit que le crowdfunding est très loin d’être l’alternative aux banques « trop frileuses ».

Le contexte favorise le crowdfunding. Outre la défiance à l’égard des banques et l’engouement pour les approches collaboratives, le taux de rémunération de l’épargne proche de zéro encourage à prendre le risque d’en confier une partie sur un site de crowdfunding qui offre une espérance de gain plus forte.

Des sites coopèrent avec les banques. Celles-ci encouragent le recours au crowdfunding quand elles ne veulent pas financer ou pas totalement. Elles encouragent aussi « involontairement » par leurs politiques de garanties contraignante, leurs délais jugés souvent longs, ou encore leurs exigences administratives. La coopération est une voie crédible et déjà active chez plusieurs établissements bancaires. Elle pourrait conduire à l’émergence de plateformes de crédit « multi-produits ».

La démultiplication des sites génère des risques. Il y a un risque de défaillance de plateformes, car elles sont trop nombreuses, d’autant que l’acquisition de clients n’est pas simple et que le modèle économique est gourmand en volumétries. Tant qu’il y aura des investisseurs pour soutenir ces startups, elles résisteront. Mais après ? Qui peut croire que 200 plateformes trouveront leur marché et leur rentabilité ?

Il y a aussi un risque de réputation. Déjà, certaines opérations se déroulent mal et provoquent des pertes sèches pour les prêteurs ou investisseurs. On notera que beaucoup de ses promoteurs qualifient le crowdfunding de « coopératif » ou « mutualiste » alors que justement il démutualise le risque qui n’est plus absorbé dans un grand portefeuille comme le fait la banque, mais assumé individuellement par l’épargnant. Les exigences qui sont celles de transparence, traçabilité, communication, prévention, sont donc essentielles à respecter.

Tous les types de financement participatif ne sont pas risqués. L’equity (Fonds propres) comporte le plus de risque, mais peut se révéler le plus rentable quand l’entreprise choisie fait des exploits. Le lending (prêt rémunéré), sans être inoffensif, est moins risqué que l’equity et apporte une rémunération préfixée. Le don sans contrepartie (ou contre récompense, ou en précommande), présente très peu ou pas de risque ainsi que de rendement.

Le crowdfunding est moteur de création. En décomplexant l’acte de financement, le crowdfunding décomplexe aussi la création d’entreprise. Il crée une adhésion positive et active des investisseurs au projet qu’ils soutiennent et dans ce sens, autoalimente la réputation nécessaire au succès. Il peut contribuer au dynamisme d’un territoire en y renforçant le sentiment d’appartenance. Selon les auteurs, « la foule devient intelligente, responsable et engagée. Elle se rend de plus en plus compte de son réel pouvoir ».

À tout besoin, il faut son outil. Pour choisir les bons instruments, il est nécessaire de faire a différence entre les sites d’auto-collecte (au porteur de projet de faire le boulot et de mobiliser sa communauté de proches) et ceux d’épargne (c’est le site qui s’adresse aux investisseurs pour les recruter).

Finalement, les auteurs positionnent le financement participatif comme un dispositif complémentaire aux outils classiques pour financer les entreprises.  Particulièrement adapté en phase d’amorçage (période pendant laquelle il est difficile de convaincre les banquiers), il permet de mobiliser les contributeurs, de les rendre prescripteurs du produit ou du service, de tester l’appétit des clients et de faire évoluer son offre en fonctions de leurs remarques. Encore faut-il avoir un bon projet, de la motivation, et la volonté et la capacité de faire entrer son réseau dans son projet…