1788

Avec le retour des beaux jours, un petit parfum de révolution pourrait émerger des informations que les médias déversent chaque jour et que l’on peut schématiser ainsi : 80 000 chômeurs de plus par mois et des bonus par millions. Il ne s’agit pas de rajouter ici à la démagogie ambiante visant à stigmatiser la catégorie sociale des dirigeants d’entreprises, dont la plupart exercent leur métier honnêtement, sacrifiant beaucoup de leur vie personnelle au temps consacré à leur entreprise. Il ne s’agit pas non plus d’en rajouter à l’encontre de la profession bancaire, bouc-émissaire facile en ces temps de crise, et dont, là aussi, la très grande majorité de ses membres continuent d’assurer, avec professionnalisme, le service à leurs clients pour financer leurs projets et de leurs investissements ou les conseiller dans la constitution et la préservation de leur patrimoine.

Alors pourquoi ce titre ? Même si la comparaison avec des temps anciens peut paraître excessive voire erronée, elle fait ressortir quelques similitudes frappantes…En 1788, la France traverse une triple crise : crise sociale, marquée par la concentration des pouvoirs et des richesses dans les mains d’une minorité ; crise financière, caractérisée par un déficit budgétaire considérable dû notamment à l’intervention de la France dans la Guerre d’indépendance des Etats-Unis et qui rend particulièrement impopulaires les dépenses somptuaires de la cour ; enfin, crise économique, provoquée par de mauvaises récoltes qui entraînent une importante crise alimentaire. De plus, des idées nouvelles émergent, qui, face à une société bloquée, voient le devenir des nations dans le développement économique généré par le progrès scientifique et par une répartition des richesses davantage fondée sur le mérite de chacun que sur l’appartenance à une classe sociale.

Par comparaison, la crise que nous traversons est d’une telle ampleur qu’elle touche, elle aussi, tous les volets de la vie économique : banques et marchés financiers ; entreprises et salariés ; déséquilibres budgétaires et dettes publiques. De plus, des interrogations sociologiques et morales occupent l’actualité récente. L’analyse des causes de cette crise mondiale met en valeur de nouvelles tendances dont, notamment, le développement durable qui apparaît aujourd’hui comme une voie possible de sortie de crise au même titre que le développement de l’économie numérique et de l’innovation. A l’aune de ces nouvelles valeurs, les rémunérations excessives de certains, dans un tel contexte de crise, choquent et indignent lorsque dans le même temps une part importante de la population risque de subir les conséquences négatives de la récession économique.

Faut-il véritablement s’en indigner ? Rien de choquant à ce que certaines personnes aient une rémunération supérieure à d’autres du fait d’un savoir-faire spécifique, d’une responsabilité élargie, d’enjeux importants directement liés à leur action. Rien de choquant non plus qu’une part de leur rémunération soit variable et liée à des indicateurs de performance de l’entreprise ou à des gains pour l’entreprise dont ils sont directement à l’origine. Ce qui choque, ce sont les dérives d’un tel système qui favorisent pour certains un comportement « court-termiste » et individualiste au détriment du véritable intérêt à moyen terme de l’entreprise qui les emploie. Ce qui choque également, c’est l’inflation des sommes en jeu. Où se situe le risque pris par quelqu’un dont la rémunération d’une seule année se chiffre en millions d’euros ? Ce qui choque enfin ce sont les dérives juridiques de ces contrats de travail qui conduisent à verser les montants précédemment évoqués, même lorsque l’entreprise se porte mal ou que le salarié ou le mandataire social en question a failli dans sa mission.

Se pose alors la question de la valeur ajoutée apportée par chacun et de sa juste rémunération. Cela concerne l’entreprise elle-même, les différents métiers qui y sont exercés et leur contribution à la performance globale. Cela concerne les professions entre elles : est-il normal qu’un sportif professionnel gagne davantage qu’un chef d’entreprise qui a la responsabilité de plusieurs dizaines de milliers de personnes ? Vaste question qui dépasse la microéconomie des entreprises et qui débouche sur des choix fondamentaux que nos économies de marché devront faire, dans une optique de développement durable et éthique. La difficulté sera d’harmoniser les pratiques à l’échelle mondiale. En effet, ne soyons pas naïfs, une réglementation unilatérale entraînerait immédiatement la fuite des compétences vers les pays les plus rémunérateurs pour des professionnels dont le marché du travail est largement internationalisé.

Il faut espérer qu’au sortir de la crise, ces révisions douloureuses pour certains mais nécessaires pour restaurer la confiance soient engagées, à l’échelle mondiale, … et de façon pacifique.

Un commentaire sur “1788

  1. La comparaison ne s’arrête d’ailleurs pas là : le défilé quotidien des grands dirigeants renonçant à leurs bonus n’est pas sans rappeler une certaine nuit du 4 août, avec peut-être l’enthousiasme en moins…

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